Sauver le 11 novembre

Le 11 novembre 1918 à 5h15, dans la clairière de Rethondes en forêt de Compiègne, la France et l’Allemagne signaient l’armistice, mettant ainsi fin aux rudes combats de la Première Guerre Mondiale qui firent plus de 18 millions de morts et des millions d’invalides et de mutilés. Depuis, chaque 11 novembre est l’occasion de célébrer « la victoire et la paix », pour reprendre l’expression consacrée.

Mais quatre-vingt treize ans après la fin de ce conflit sans précédent, la commémoration du 11 novembre bat de l’aile. Malgré l’importance historique de cette période et bien que les lieux témoins de la Grande Guerre attirent de plus en plus de visiteurs, les Français ne manifestent plus un véritable intérêt pour cette journée de mémoire. À tel point que certaines voix se sont élevées, ici ou là, pour réclamer sa suppression. Fait aggravant, tous les combattants de cette guerre ont désormais disparu. Le dernier poilu français, Lazare Ponticelli, est mort le 12 Mars 2008. Et le dernier combattant officiel, le britannique Claude Choules, est décédé le 5 Mai dernier. Pour la première fois, la commémoration de cette page de notre histoire aura donc lieu sans ceux qui l’ont écrite. On pourrait s’attendre à ce que cette situation inédite alimente un peu plus encore le désintérêt pour cette journée commémorative. On pourrait même se demander s’il faut encore célébrer le 11 novembre.

Pourtant, on ne peut se résigner à laisser sombrer cette journée dans l’oubli. Comment faire alors pour lutter contre le désintérêt qui la menace ? La meilleure réponse serait de donner un sens nouveau à la commémoration du 11 novembre. Justement, l’historien André Kaspi, dans un rapport rendu en 2008 au président de la République, a réfléchi à la modernisation des commémorations publiques. Et l’une de ses propositions, qui semble d’ailleurs avoir été retenue par le gouvernement, est de faire du 11 novembre « la journée de tous les morts pour la France », du passé comme du présent. Une idée qui, au passage, rendrait justice à tous ceux qui sont tombés au champ d’honneur mais dont on ne parle presque plus. Car qui célèbre encore les héros d’Austerlitz ou les combattants de 1870 ?

Mais revenons à l’essentiel : en instaurant cette journée de tous ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour la France, on donne certes une symbolique nouvelle au 11 novembre. Mais on lui donne surtout une symbolique plus forte. On renforce dans les esprits la longue chaîne du souvenir qui relie nos ancêtres tombés pour nous en des temps immémoriaux au dernier de nos soldats mort au combat. Chacun d’entre nous saura alors être reconnaissant de ces millions de sacrifices, de ce sang versé qui fait aujourd’hui de la France ce pays que l’on aime. La cohésion nationale ne peut, de fait, qu’en être fortifiée.
Par ce changement majeur, la commémoration ne se réduit plus seulement à la nostalgie du passé ou à l’exhumation de vieux souvenirs, si beaux soient-ils. Elle prend désormais en compte l’actualité. Une actualité toujours meurtrière, ne l’oublions pas, pour nos soldats déployés sur des théâtres d’opérations extérieures aussi dangereux que l’Afghanistan. Cette irruption officielle de l’actualité dans nos commémorations du 11 novembre risque de faire ressurgir une émotion que le poids des années voudrait atténuer. Mais tant pis, ou plutôt tant mieux. Car c’est certain, cette émotion oubliée nous permettra de mieux saisir encore la valeur de la paix. Cette paix qui, bien que durable, n’est jamais acquise. Avec ce sens nouveau du 11 novembre, célébrer le passé revient donc plus que jamais à préparer l’avenir.

Victor Gabriel

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